1er octobre 2005
extraits - interventions de:
Docteur Pierre KIEFFER, Centre Hospitalier d'ALTKIRCH
Docteur Gilles BLAISON, Service de médecine interne et de rhumatologie - Hôpital Louis Pasteur de COLMAR
Docteur Richard SCHALCK, Unité d'évaluation et de traitement de la douleur - Hôpitaux Civils de COLMAR
Nous reprenons ci-dessous ces interventions particulièrement marquantes:
Docteur Pierre KIEFFER, Centre Hospitalier d'ALTKIRCH
LE SPECTRE CLINIQUE DE LA MALADIE DE LYME
Bonjour tout le monde, je suis émerveillé de voir autant de monde un samedi après-midi! C'est une affection qui pose réellement des problèmes à beaucoup de monde.
Quand on a une maladie organique, quand ce n'est pas trop difficile, on est reconnu. Quand on a une maladie psychiatrique, on est également reconnu. Quand on a une fibromyalgie, on ne connaît pas vraiment tous les enjeux physiopathologiques, on n'a pas de marqueur biologique. Actuellement cette maladie entraîne beaucoup de problèmes parce que nul ne vous connaît et nul ne vous reconnaît, alors que visiblement il y a une souffrance.
Je vais vous faire part de mon expérience de la fibromyalgie (FM) à travers les années, cela fait 20 ans que je les côtoie et que j'essaye de les rassurer, soigner ou de les orienter autant que je peux,. Je vais surtout vous parler de mon expérience de la FM et la maladie de Lyme.
Je vous rappelle qu'il y a trois stades dans la maladie de Lyme:
Le 1er stade: de 0 à 2 mois, qui est l'étape pseudo grippale avec de la température. Vous avez ce gros cercle rouge, qu'on appelle un érythème migrant, qui progresse de façon lente.
Le 2ème stade: entre 2 mois et un an tout un cortège de problèmes peuvent survenir: méningites, des méningo-radiculites et autres neuropathies périphériques, des atteintes oculaires, ou cardiaques: on ne peut pas tous les citer.
Plus tard, apparaissent des vrais rhumatismes, notamment les arthrites à Lyme. Les atteintes articulaires dans la première phase de Lyme sont des myalgies, mais pas des arthrites.
Lorsqu'une personne présente une arthrite au niveau d'un genou, et une morsure de tique avec un érythème un mois auparavant, le médecin peut affirmer que l'arthrite objective avec signe inflammatoire qu'il a au moment de la consultation n'est pas en rapport avec la morsure de tique, parce que l'arthrite n'apparaît que beaucoup plus tard, après 18 mois.
J'estime que 65% des malades de Lyme guérissent rapidement, sans symptôme perdurant. Par contre, 30 à 35% vont continuer à se plaindre de douleurs, particulières ou musculaires, sans support visuel organique ou biologique autre que la sérologie de Lyme. La FM peut démarrer dans tous les stades de la maladie. Elle peut survenir de manière précoce, dans les premières semaines, ou beaucoup plus tard.
DEFINITION DE LA FIBROMYALGIE: CRITERES DE L'ACR
Douleurs diffuses / Concernant différentes parties du corps / Qui évoluent depuis plus de 3 mois / Qui concernent surtout les muscles et les articulations / Avec au moins 11 points douloureux sur 18 (avec une pression de 4 kg/cm2)
Troubles associés: Insomnies; Dérouillage matinal; Asthénie; Dépression; Difficultés de concentration; Pertes de mémoire; Perception douloureuse des changements climatiques; Colopathie fonctionnelle; Intolérance au froid; Syndrome de Raynaud; Migraines; Syndrome prémenstruel; Claustrophobie - agoraphobie; Douleurs pelviennes; SADAM; Xérostomie avec BGS normale; Paresthésies et dysesthésies avec EMG normal.
Ce sont des signes atypiques. Beaucoup de malades présentent au moins 5 éléments ou plus de cette liste.
Depuis que je pratique la médecine, un certain nombre de données physiopathologiques pointues ont été annoncées. Elles n'ont, pour l'instant, jamais été vérifiées ou confirmées:
- Théorie d'un taux insuffisant de cortisol? dans mon expérience: cycles cortisol - ACTH normaux, cortisoluries normales. Traitement par corticoïdes inefficaces.
- Modifications circulatoires dans les zones algiques: anomalies très inconstantes, non reproductibles dans le temps.
- Terrain génétique? pas de relation démontrée avec un groupe ethnique, ni avec un groupage HLA
- Anomalies musculaires:
- Biopsies musculaires: histologies normales
- Pas de déficit enzymatique
- Taux de L-carnitine? (non confirmée)
- Substances anormales dans le muscle? Substance P?
- Anomalies circulatoires cérébrales?
- Anomalies PET-SCAN?
- Anomalies hormonales cérébrales?
- Dysfonctionnement hypothalamique?
Et pourtant la FM est une réalité qui vous empeste la vie. 2% des adultes aux Etats-Unis, dont 80-90% de femmes (je suis étonné de voir autant d'hommes dans la salle mais je pense qu'il y a un grand nombre d'accompagnateurs), 8% des femmes de 60 à 70 ans, 30% des consultations en rhumatologie.
Le diagnostic de FM est souvent posé par excès, car il demande 1 à 2 heures d'entretien. La FM peut accompagner d'autres maladies, dont la maladie de Lyme. Beaucoup d'autres pathologies peuvent déclencher la FM: des maladies virales ou bactériennes (VIH, hépatite C...), inflammatoires (lupus..), ou endocriniennes.
C'est pour nous plus facile de soigner une FM qui a un point de départ identifié. S'il y a une FM sans cause définie, primitive, qu'il n'y a rien d'associé, on évoquera facilement des problèmes psychologiques ou psychiques par manque d'éléments. C'est un vrai problème, qui nous laisse démunis en tant que thérapeute car nous avons peu de solutions à vous proposer quand on ne trouve pas d'étiologie.
Il faut au départ un bilan étiologique exhaustif, qui soit fait par un médecin connaissant la pathologie dysimmune, infectieuse, virale ou endocrinienne, et qui puisse vous dire au départ: vous n'avez rien d'autre qu'une FM, mais c'est quand même une FM et ça peut être tout aussi grave que s'il y a quelque chose d'associé. Ce n'est pas la peine de réitérer des explorations et de changer de médecin pour chercher une réponse. Par contre, il faut que vous ayez des dossiers médicaux biens tenus pour les autres intervenants, afin d'éviter les examens complémentaires déjà réalisés.
LA MALADIE DE LYME:
Pourquoi 35% des malades de Lyme continuent-ils à avoir des plaintes, alors qu'on a appliqué la thérapeutique efficace en durée et en posologie? Je ne suis pas persuadé que le retard thérapeutique soit vraiment le déclencheur de la FM post-Lyme. Nous avons des malades identifiés dans la période de leur infection, qui ont été traités de façon plus qu'optimale, avec des preuves d'efficacité du traitement thérapeutique, mais qui ont développé une FM. In vitro, l'agent pathogène de la maladie de Lyme n'a pas de résistance aux antibiotiques, le germe va rester sensible à la plupart des antibiotiques utilisés. On peut toujours dire que le germe va s'abriter dans les endroits cellulaires, où l'antibiotique ne pourra pas l'atteindre, mais nous avons des produits avec une très bonne diffusion, le traitement oral est largement efficace. Je suis persuadé qu'on arrive à se débarrasser facilement du germe vivant dans l'organisme.
Un malade de Lyme peut garder une paralysie faciale irréversible, cela ne veut pas dire que le germe est encore en place, ni qu'il y a encore infection.
THEORIES: Une théorie décrivant des organismes morts, responsables de re-largages hypothétiques en cytokines entraînant des phénomènes inflammatoires, a été avancée. C'est une théorie qui se défend, et qui explique que souvent dans les FM post-Lyme, la FM disparaît au fil des mois ou années, avec une régression des douleurs.
La FM accompagne beaucoup d'autres maladies, elle peut faire suite aux évènements psychologiques de la vie, d'anxiété, de dépression, de contrariétés professionnelles ou familiales, d'un choc physique. Elle peut aussi être déclenchée par un phénomène infectieux.
Je comprends qu'une reconnaissance de la maladie vous tarde, mais il est très difficile pour nous de démontrer devant les instances, que la FM est organique. Les examens cliniques qu'on vous fait sont tous rassurants, les biopsies musculaires, ponctions lombaires, etc....ne montrent rien de particulier.
La maladie de Lyme est accessible au diagnostic, au traitement et à la guérison, mais cela n'empêche pas la notion de maladie chronique, qui entraîne des contraintes physiques et psychiques. Car tous les malades ne font pas d'érythème migrant, n'ont pas toujours de traduction sérologique, n'ont pas d'explication rationnelle. Une étude va se faire sur Strasbourg pour suivre ces malades qui ont un érythème migrant et des sérologies négatives.
En ce qui concerne l'encéphalopathie borrélienne liée à la présence du germe dans le cerveau ou dans une structure centrale neurologique, vous avez des anomalies cliniques: souvent neurologiques, avec réflexes absents, ou des problèmes cognitifs, et surtout des anomalies même minimes de la ponction lombaire. Ce qui n'est pas le cas d'une FM post-Lyme.
On s'aperçoit que les malades qui guérissent avec un post-lyme syndrome (PLS) sont ceux qui n'avaient pas de problèmes articulaires au départ. Avec un lyme neurologique (paralysie fasciale, radiculite, méningite) au départ, vous avez toutes les chances de guérir sous traitement antibiotique. Quand vous avez une forme d'entrée articulaire, musculaire, de fatigue, beaucoup de malades continuent à se plaindre régulièrement d'un syndrome de FM.
On évoque aussi une hypothèse où l'auto-immunité est mise en cause: on peut s'imaginer comme dans d'autres maladies qu'il y a une corrélation entre la structure de la bactérie (borrélia), et certaines structures de l'organisme. Cette possibilité d'entretien de maladie par des anticorps restant dans l'organisme et qui continuent à agresser les tissus, bien que le germe ne soit plus présent, est une théorie qui n'est absolument pas dénuée de fondement biologique. Une étude au niveau régional est également envisagée.
En fonction du type d'atteinte articulaire (genoux, épaules), on peut orienter notre diagnostic vers une atteinte borrélienne ou pas. Les douleurs des deux épaules avec un syndrome inflammatoire ne sont jamais liées à une maladie de Lyme. contrairement aux douleurs des genoux.
L'examen clinique, l'écoute de la plainte, le type d'atteinte articulaire, associés à des éléments biologiques, permettent en règle général de s'orienter soit vers des arthro-myalgies consécutives à une ancienne infection de Lyme ou vers une atteinte différente.
Une annonce de sérologie positive peut déclencher une angoisse. Or actuellement nous n'avons toujours pas standardisé nos méthodes de recherches sérologiques et il y a des discordances d'un laboratoire à l'autre. Il faut être très vigilant et interprèter de façon raisonnable une sérologie positive. Et quand elle est positive (17% des habitants du Sundgau) il y a une probabilité énorme de ne plus être atteint de maladie active de Lyme.
Par contre, il est possible d'avoir contracté une maladie de Lyme il y a 3 ou 4 ans, guérie par une antibiothérapie, et qui ensuite déclenche une FM. Cela ne justifie plus le recours aux antibiotiques. On essaye toujours d'avoir une explication rationnelle par un recours au biologique, on cherche une preuve du mal-être. Il y a aussi des témoignages qui s'avèrent inexacts, des rumeurs (le voisin qui a été piqué par un tique et qui a eu...). Il y a très peu de mortalité, et il faut raison garder, malgré le manque de certitudes qui entraîne une angoisse supplémentaire et peut entretenir le phénomène de FM.
LE COUT DE LA FIBROMYALGIE:
Une étude effectuée aux Pays-Bas compare les coûts entre la fibromyalgie (FM), la lombalgie chronique (LC) et la spondylarthrite ankylosante (SPA)
ETUDE EFFECTUEE AUX PAYS-BAS
Analyse réalisée sur des standards de recommandations allemands.
On s'aperçoit que les coûts totaux sont très importants pour la FM. Pourquoi? Le malade est en quête de consultations et d'explications, parce qu'il n'y a pas de réponse, La non-connaissance de la maladie et les doutes qu'elle engendre, notre approche qui n'arrive pas à rassurer pleinement le malade, aggravent la situation.
TRAITEMENTS DES SYNDROMES FIBROMYALGIE POST-LYME:
Il n'y a aucun intérêt à re-prescrire les antibiotiques sauf s'il y a des résultats qui laissent planer un doute. Il y a toujours des risques de complications des traitements qui ne sont pas à négliger. Les autres intervenants aborderont ce sujet.
CONCLUSION:
J'espère que je me suis bien fait comprendre. La fibromyalgie est réelle, quotidienne, des questions sont posées, mais je pense qu'on rattache beaucoup trop de plaintes de FM à la maladie de Lyme.
Pour l'instant, tant qu'il n'y a pas de marqueur sur le plan biologique nous permettant de savoir si nous avons des anticorps froids ou chauds, il y aura toujours ce problème d'angoisse par rapport à la sérologie de la maladie de Lyme.
L'exploration de l'avidité de ces anticorps permettra peut-être dans un futur proche de répondre à certaines inquiétudes.
Docteur Richard SCHALCK, Unité d'évaluation et de traitement de la douleur - Hôpitaux Civils de COLMAR
FIBROMYALGIE ET PHYSIOPATHOLOGIE
Je remercie l'association de m'avoir invité. Nous allons aborder un sujet un peu difficile et délicat. C'est sûr qu'on aimerait bien avoir une explication claire et nette, mais ce n'est absolument pas le cas! Nous allons passer en revue les différentes hypothèses physiopathologiques telles qu'on peut les trouver actuellement dans la littérature et je vais vous donner le point de vue de l'algologue que je suis, médecin qui travaille dans un centre de traitement de la douleur.
Quelques rappels qui ont déjà été donnés:
Je remercie l'association de m'avoir invité. Nous allons aborder un sujet un peu difficile et délicat. C'est sûr qu'on aimerait bien avoir une explication claire et nette, mais ce n'est absolument pas le cas! Nous allons passer en revue les différentes hypothèses physiopathologiques telles qu'on peut les trouver actuellement dans la littérature et je vais vous donner le point de vue de l'algologue que je suis, médecin qui travaille dans un centre de traitement de la douleur. Quelques rappels qui ont déjà été donnés: La définition:
la FM fait partie des syndromes douloureux chroniques, au même titre que d'autres maladies chroniques douloureuses. On peut rappeler que la douleur chronique se définit comme une expérience subjective avec une composante à la fois psychologique et somatique. D'emblée dans la définition de la douleur chronique vous retrouvez cette dualité.
D'autre part il s'agit d'un syndrome fonctionnel: on n'a pas vraiment de marqueur ni biologique, ni radiologique ou autre pour affirmer par exemple que la FM est en rapport avec une anomalie.
La prévalence est de 2 à 5% de la population, concerne 80% de femmes.
Les manifestations cliniques:
- des douleurs spontanées, permanentes, avec la particularité d'être majorées par l'effort, ce qui est un point important;
- des douleurs locorégionales, variables, avec des points sensibles à la pression qui ont été définis par l'A.C.R. en 1990; de la fatigue;
- des troubles du sommeil: des enregistrements montrent une perturbation concernant le sommeil paradoxal, ce qui entraîne une mauvaise récupération;
- d'autres manifestations associées dont on parle aussi dans d'autres pathologies: syndrome de fatigue chronique, colon irritable, syndrome des jambes sans repos, syndrome dépressif, maladie auto-immune.
Les hypothèses physiopathologiques:
je les ai regroupées de façon suivante: les déterminants psychologiques, un certain nombre d'anomalies sont retrouvées au niveau musculaire, endocrinien, immunitaire, mais ce sont des anomalies qui pour l'instant ne sont pas spécifiques et les anomalies concernant les voies nociceptives.
1) Les déterminants psychologiques: dans les consultations anti-douleurs, nous essayons de savoir quels sont les éléments psychologiques, ou psychopathologiques qui peuvent être présents, anxiété ou syndrome dépressif. La dépression est présente chez 40% de patients FM selon certaines études, cela n'a rien de spécifique puisque dans la majorité des syndromes de douleur chronique la dépression est très fréquente. On recherche aussi la somatisation, ou un syndrome conversif. Il y a également des éléments psychosociaux, le contexte social. On retrouve aussi des situations de maltraitance dans l'enfance. La thérapie nécessite d'avoir un avis psychologique. Dans les unités de traitement de la douleur, nous nous orientons vers des thérapies dites brèves, thérapie comportementale, hypnose. Bien entendu il y aussi l'utilisation des anti-dépresseurs, mais dans l'ensemble cela reste relativement décevant. A certaines doses, des produits comme le Laroxyl®, permettent d'avoir une meilleure régulation du sommeil.
2) Affections musculaires: nous retrouvons des anomalies micro circulatoires au niveau de la structure musculaire: problème de débit, d'ATP; des anomalies métaboliques qui concernent le métabolisme glucidique; des anomalies immunitaires, dépôts d'immunoglobuline au sein des structures musculaires, en rapport avec certaines anomalies génétiques. Mais ce sont des anomalies qui n'ont pas fait leurs preuves. Quand on fait des examens musculaires, l'EMG ne montre aucune perturbation musculaire à proprement parler, la force musculaire est parfaitement intacte. Le traitement pourrait être un réentraînement à l'effort, comme c'est proposé dans d'autres douleurs chroniques, à condition que ce soit fait dans certaines conditions.
3) Affection neuroendocriniennes: on a pu mettre en évidence là aussi quelques perturbations qui touchent notamment le système cardio-circulatoire mais d'origine centrale, c'est-à-dire que des perturbations touchent le système sympathique, ce qui peut se traduire par une hypotension orthostatique. Des perturbations touchent l'axe hypotalamo-hypophysaire avec des déficits hormonaux, hormone de croissance, DHEA, cortisol: des équipes ont proposé l'utilisation de traitements supplétifs.
4) Affection immunitaire: a été évoquée à maintes reprises. La FM peut être associée à des maladies auto-immunes (lupus, polyarthrite rhumatoïde), ou après un épisode infectieux, (maladie de Lyme). On a pu mettre en évidence des auto-anticorps, ou des perturbations de cytokines, qui sont des protéines élaborées par les lymphocytes. Certains traitements ont été proposés: relativement lourds, avec de l'interféron ou par l'utilisation de certaines toxines.
5) Anomalies des voies nociceptives: le phénomène de la sensibilisation centrale est un sujet relativement récent et décrit assez souvent dans les douleurs chroniques. Il s'agit d'un modèle physiopathologique qui nous permet d'expliquer certaines de ces douleurs. Je vais essayer d'expliquer ce qu'est la sensibilisation centrale. En temps normal, la douleur est un système d'alerte qui nous permet de fonctionner dans un environnement pour éviter des traumatismes, pourquoi devient-elle chronique?

La douleur fonctionne comme un système d'information. De l'information douloureuse arrive jusqu'au niveau cérébral en passant la moelle épinière, où il y a un 1er relais, une connexion entre deux neurones qui va apporter l'information jusqu'au thalamus, pour ensuite être intégrée au niveau du cortex. Nous fabriquons une morphine naturelle, appelée endomorphine, qui agit au niveau du système nerveux central. L'information douloureuse transite par une synapse.. Il y a au moins une trentaine de neuromédiateurs qui sont impliqués dans la transmission du message douloureux, par ex. la substance P, le glutamate.
Le récepteur Mnda semblerait être responsable d'un certain nombre de douleurs neuropathiques et d'une hyperalgésie, la stimulation de ce récepteur entraîne un emballement du système. La sensibilisation du système nerveux central est évoquée chez certains patients FM. Tout se passe comme si cette sensibilisation s'installe sans qu'on en connaisse la cause. C'est comme un système informatique où l'on a des « bugs ». Cette sensibilisation s'installe définitivement, notamment par une expression différente des gènes au niveau du neurone post-synaptique.
Au niveau du symptôme clinique cette sensibilisation se traduit par des sensations de douleurs un peu particulières, comme s'il y avait un abaissement du seuil de perception de la douleur. En temps normal, ces douleurs ne sont pas ressenties parce que nous mettons en jeu ces systèmes de la nociception, de contrôle de la douleur, et là ces systèmes sont perturbés.
Les contrôles inhibiteurs descendants jouent un rôle très important dans la transmission du message douloureux où l'on trouve la sérotonine et le catécholamine. Le Laroxyl® à des doses non-antidépressives mais plus faibles, renforce ces contrôles inhibiteurs descendants. Le mode d'action de certains anti-dépresseurs, notamment tricycliques, agissent de même.
En laboratoire, les douleurs provoquées vont être plus intenses, correspondant à un épuisement des fibres musculaires plus important. Un autre argument donné est l'argument électrophysiologique dans la stimulation du TENS, neurostimulateur transcutané, qu'on utilise pour traiter certaines douleurs. C'est un effet paradoxal car quand il y a une sensibilisation du système nerveux il n'y a pas l'effet antalgique du TENS mais l'effet inverse, du fait de l'hypersensibilité qui s'est installée. Egalement quelques arguments neurochimiques: les taux de sérotonine et de substance P ont été analysés au sein du système rachidien, on a pu montrer une réduction de la substance P alors que la sérotonine était augmentée. Dans le cadre des recherches, lorsqu'on fait une IRM cérébrale on enregistre des perturbations dans l'activité cérébrale. Mais pour l'instant ce n'est pas spécifique pour la FM.
Les traitements: le tramadol qui a une action double: il a une action morphinique, mais il renforce également les contrôles inhibiteurs descendants; les anti-dépresseurs; la kétamine qui encore au stade expérimental, bien qu'utilisée en centre de traitement de la douleur. La kétamine agit sur le récepteur NMDA dans le sens d'une inhibition, qui empêche un peu la sensibilisation centrale de se faire.
Une étude a été faite par le Dr André Muller au CHU de Strasbourg, dans les conditions requises, en double-aveugle avec versus placebo. La kétamine a été administrée en raison de 1mg/kg/j, à 12 semaines d'intervalle.
Le résultat a pu mettre en évidence que sur 20 patientes d'âge moyen de 42 ans, 9 patientes ont eu un soulagement à plus de 30% à deux mois. Dans l'étude du profil psychologique, certaines patientes avaient un profil dépressif, mais les résultats sont sans lien avec le profil psychologique. Cela approuve que chez un certain nombre de patients FM il y a bien un phénomène de sensibilisation du système nerveux central. Ce traitement pourrait se concevoir chez les patients qui sont répondeurs.
Pour conclure, il y a des déterminants psychologiques, des déterminants physiopathologiques à proprement parler, des perturbations possibles au sein du système nerveux central. Pour le reste, il n'y a pour l'instant rien de confirmé. Donc il faut proposer une prise en charge pluridisciplinaire pour être le plus efficace possible. Je vous remercie.
Docteur Gilles BLAISON, Service de médecine interne et de rhumatologie - Hôpital Louis Pasteur de COLMAR
La fatigue: qu'est ce que c'est? comment l'évaluer? comment la traiter?
Bonjour à tous. Merci à l'association de m'avoir convié à votre réunion annuelle. Le thème de la fatigue que j'ai choisi de traiter peut surprendre un peu, ce n'est pas anodin parce que la fatigue est une plainte extrêmement fréquente au cours de la FM, c'est même quelque fois la plainte prédominante.
Qu'est la fatigue?
Comme la douleur, c'est une chose tellement habituelle qu'on oublie presque à quoi cela correspond. C'est un signal physiologique qui a pour fonction d'informer le cerveau d'une menace, d'une agression qui pèse sur l'organisme. Le cerveau répond par une action qui va avoir pour but d'interrompre cette agression, de supprimer cette menace. L'agression peut être physique (par ex. un effort musculaire trop intense) ou intellectuelle (un surmenage professionnel, un excès de travail). La réponse attendue est une réponse complexe: interrompre l'effort musculaire ou intellectuel pour permettre la récupération de l'organisme.
Comme la douleur, la fatigue a pour fonction de préserver l'intégrité de l'organisme. S'il n'y avait pas la fatigue, on risquerait probablement des états d'épuisement de l'organisme qui seraient extrêmement graves. C'est pareil pour la douleur, sans elle on risquerait des mutilations ou blessures très graves.
La fatigue est un phénomène physiologique qui est objectif, quantifiable, mesurable. Si on stimule un muscle de façon répétée, la réponse musculaire s'épuise et c'est une fatigue qui correspond à l'épuisement des réserves énergétiques du muscle et à l'accumulation dans le muscle de substances toxiques comme par ex. l'acide lactique. Lors de la phase de repos, le muscle récupère ses capacités de départ. Il y a un seuil physiologique d'apparition de la fatigue mesurable, objectif et variable. Ce seuil peut être modifié par l'entraînement physique, les facteurs génétiques le déterminent. Ce seuil existe également pour la fatigue intellectuelle, bien que plus difficile à démontrer et à mesurer.
La fatigue est aussi une sensation subjective, qui est ressentie par l'individu plus ou moins rapidement en fonction du moment et des conditions environnementales.
Le seuil de la fatigue varie sous l'influence psychologique, ce que chacun peut vérifier, en fonction du stress de la journée.
La fatigue est une sensation complexe qui dépend donc de facteurs physiologiques mais aussi psychologiques individuels.
La fatigue ne devient véritablement pathologique que lorsqu'elle est disproportionnée, soit en intensité, soit en durée, par rapport aux conditions qui l'ont provoquée. Il est anormal d'être fatigué quand l'activité physique ou intellectuelle n'est pas particulièrement intense.
Comment évaluer la fatigue?
C'est une sensation complexe, c'est sans doute la raison pour laquelle c'est une plainte extrêmement fréquente, difficile à mesurer. Quand on demande à un patient de décrire la fatigue, on est frappé de voir à quel point il est difficile pour lui de l'exprimer précisément.
En même temps, c'est très important et intéressant pour le clinicien de pouvoir mieuxcaractériser la plainte, d'où la nécessité de faire un interrogatoire ciblé.
Il faut essayer de comprendre s'il s'agit plutôt d'une fatigue musculaire, déclenchée par des efforts physiques, ou plutôt intellectuelle, mentale, déclenchée par les efforts de concentration, ou globale. Il est important de connaître la durée d'évolution de ces symptômes. L'attitude n'est pas du tout la même au niveau clinique face à quelqu'un qui souffre de fatigue depuis des années, ou depuis quelques mois. Le mode évolutif, continu ou par intermittence, s'aggravant ou pas, les circonstances déclenchantes, l'intensité et son retentissement dans la vie quotidienne. Le moment où elle prédomine: le matin, au lever, ou le soir après avoir travaillé toute la journée sont importants. Ces questions sont importantes, et en fonction de la réponse, on s'orientera plus ou moins vers telle ou telle cause. On peut également utiliser une échelle d'évaluation visuelle de la fatigue, un peu comme on le fait pour les douleurs.
Quel bilan faut-il réaliser chez un patient se plaignant de fatigue?
Le symptôme de fatigue peut être révélateur de maladies extrêmement graves, il ne faut pas le négliger. Inversement c'est un symptôme très fréquent, 25% des consultations signalent une fatigue. Il est donc important d'avoir une démarche rationnelle et organisée qui permette d'éliminer les problèmes organiques graves.
La première étape est un bon interrogatoire: on recherche d'autres symptômes associés, et on pratique un examen clinique exhaustif pour rechercher d'autres plaintes.
D'emblée on peut se poser la question de la dépression face à une personne fatiguée. Il ne faut pas exclure cette hypothèse et il est important de la repérer dans le discours des éléments qui peuvent faire penser à un problème de dépression majeure.
Après cette première étape, deux situations peuvent être individualisées:
- ou bien il existe des symptômes cliniques qui évoquent une pathologie organique ou psychiatrique sous-jacente, et dans ce cas-là il faut aller vers des examens complémentaires ciblés.
- ou bien si le patient a un examen clinique normal.
Certains patients ont une cause de fatigue évidente: il dorment mal ou peu, avec un rythme de vie décousu (heures de coucher irrégulières; lever très tôt, travail posté, travail avec des décalages horaires, ou même des personnes faisant des excès d'exercices physiques...) dans ces cas on corrigera d'abord ces divers facteur, avant d'aller plus loin.
En revanche, s'il n'y a rien d'évident (le patient présente un examen clinique normal, on est face à une fatigue non expliquée): on doit faire un minimum d'examens cliniques: prise de sang, radios, consultations avec un psychologue ou psychiatre pour voir s'il n'existerait pas un état dépressif larvé. La dépression pouvant se présenter quelque fois exclusivement sous le masque d'une fatigue inexpliquée.
Quelles sont les causes habituelles de fatigue?
Je les range dans 4 grands groupes:
- la fatigue physiologique que j'ai déjà mentionnée, réactionnelle à une situation particulière.
- les maladies organiques: cancers, infections, hépatite C, éventuellement maladie de Lyme; des maladies endocriniennes, hypothyroïdie ; des troubles du sommeil: apnée du sommeil, syndrome des jambes sans repos.
- la dépression
- le groupe des patients qui ont une fatigue-maladie, ou syndrome de fatigue chronique, éventuellement associé à une fibromyalgie. Ce groupe vient en dernier parce qu'effectivement c'est un groupe d'élimination. Il faut être sûr qu'il n'y a pas autre chose avant de parler de FM.
Qu'est ce que le syndrome de fatigue chronique (SFC)?
C'est un état clinique qui se caractérise par une fatigue intense, permanente, qui dure plus de 6 mois, qui est extrêmement sévère, invalidant, avec une répercussion sur la vie quotidienne du patient qui entraîne un handicap, et pour laquelle il n'y a aucune cause organique ou psychologique identifiée.
Il s'accompagne très souvent de troubles de la concentration et de la mémoire, et éventuellement de douleurs chroniques, comme la FM et d'autres troubles fonctionnels, troubles digestifs, maux de gorge, maux de tête.
Le sommeil est généralement non réparateur, les gens se réveillent fatigués dès le matin.
On voit que cette définition de la SFC est très proche de celle de la FM. En réalité, les patients ont très souvent des symptômes appartenant aux deux, et dans mon expérience il est très difficile de dire qu'est ce qui fait partie de la SFC ou de la FM. Tout ça est comme s'il y avait en fait une sorte de continuum entre des patients qui ont de la fatigue prédominante avec très peu, voire sans douleurs, et à l'autre extrémité des patients qui ont des douleurs chroniques de douleurs FM et pas beaucoup de fatigue, mais en fait les patients sont répartis dans ce continuum.
Ce SFC a été re-décrit à la fin des années 80 à l'occasion d'une épidémie de SFC chez les golden-boys californiens, on l'a appelé YUPIE's Syndrome (anachronyme qui veut dire young urban professionnal) mais actuellement, 25 ans après, il n'est toujours pas compris. Plusieurs hypothèses physiopathologies ont été proposées, mais aucune n'a été réellement confirmée. Deux écoles s'opposent: les tenants d'une cause organique non encore identifiée, et les partisans d'une cause psychologique. Ces deux écoles s'affrontent avec des arguments qui se basent sur des données « scientifiques ».
Comment traite t-on la fatigue?
Quand la cause de la fatigue est identifiée, il est logique de traiter la cause. Cela va de soi. Quelque fois, même quand la cause est identifiée, par ex. un cancer, il n'est pas facile de traiter cette fatigue en tant que telle. En particulier dans le stade terminal du cancer, la fatigue est décrite comme extrêmement intense, invalidante. Dans ces cas on utilise quelque fois un anti-dépresseur, et de la cortisone, qui donne une sorte de coup de fouet au malade, mais ce sont des situations particulières.
Le traitement de la fatigue du SFC ou de la FM est beaucoup moins bien codifié. Il est multidisciplinaire. Il repose bien sûr sur les médicaments, peu ont démontré leur efficacité malgré le nombre d'études réalisées, d'essais entrepris mais pas toujours bien conduits. (un essai doit être mené en double aveugle et randomisé pour être validé). Les résultats sont parfois contradictoires: par ex. un essai a montré l'efficacité de l'hydrocortisone (cortisone naturelle), un autre en a souligné l'inefficacité. Il semble que les anti-dépresseurs inhibiteurs de la recapture de la sérotonine (IRS), (Prozac ®, Déroxat ®, etc...) soient efficaces, au moins en partie sur la fatigue, et méritent d'être cités.
Une autre partie du traitement repose sur le ré-entraînement progressif à l'effort. C'est certes plus facile à dire qu'à faire: cependant des études bien conduites ont prouvé que par ce moyen on modifie le seuil de perception de la fatigue chez le fatigué chronique ; qu'on améliore les performances physiques ; que les bénéfices obtenus sont durables pendant des mois et des années. Il faut essayer. Le problème étant que seul, le malade a du mal à l'entreprendre, un suivi et des conseils sont nécessaires, malheureusement il n'y a pas beaucoup de structures où le patient peut bénéficier d'une telle prise en charge.
Un autre traitement possible est la thérapie cognitivo-comportementale: des études et des articles démontrent l'efficacité de cette prise en charge de la perception de la fatigue.
Quel est le pronostic du syndrome de fatigue chronique?
Ce SFC est souvent responsable d'un handicap important dans la vie des patients:
1/3 ne peut plus travailler à cause de leur fatigue
1/3 travaille à temps partiel
1/3 continue à travailler normalement
Tous les patients ont de profonds bouleversements dans leur vie sociale, et un important retentissement.
Cependant à long terme, le pronostic n'est pas si mauvais:
15 à 60% des patients s'améliorent, sans pour autant guérir complètement.
10% guérissent complètement
10 à 20% s'aggravent
Mais le point le plus important à signaler est que ces chiffres proviennent de cohortes de patients suivis par des centres de référence, centres qui accueillent les cas les plus lourds. Le pronostic du SFC dans la population générale est probablement meilleur.
Il y a des facteurs de mauvais pronostic comme la survenue du SFC à un âge avancé, une évolution chronique, un handicap très important, ou l'existence d'une pathologie psychiatrique associée.
Voilà ce que je voulais vous dire sur le SFC et la fatigue en général.